Ethenea: La prudence reste de mise

Dans le “Commentaire de Marché” mensuel d’ETHENEA, la Gestion de Portefeuille et son équipe discutent la situation actuelle du marché. Dans cet article, Yves Longchamp, Head of Research, ETHENEA Independent Investors (Schweiz) AG, analyse l’économie mondiale.

Yveslongchamp
Yves Longchamp

Dans un monde au ralenti, caractérisé par une faible croissance, une faible inflation, des taux d’intérêt bas, des rendements bas et, globalement, des performances au plus bas, la frontière entre croissance et récession, inflation et déflation, marchés haussiers et baissiers, est extrêmement ténue. L’économie américaine se trouve en fin de cycle, ce qui implique un essoufflement progressif de la croissance. La consommation privée, unique moteur de croissance de l’économie américaine, est menacée par un ralentissement du marché du travail. En Europe, où le cycle économique est moins avancé, la croissance devrait rester soutenue grâce à une politique monétaire extrêmement accommodante et, pour ne pas changer, les risques proviennent essentiellement de la sphère politique. La Chine constitue quant à elle le principal risque inhérent à notre scénario. Les mesures extraordinaires déployées par le gouvernement chinois plus tôt dans l’année (injection massive de crédit dans l’économie, importante relance budgétaire et durcissement des contrôles sur les capitaux) ont permis de remettre l’économie sur pied, mais aucun des défis auxquels celleci est confrontée (ralentissement de la croissance, surcapacité, endettement élevé et transition d’une croissance tirée par les investissements à un modèle axé sur la consommation, entre autres) n’ont été abordés. Par conséquent, le pays demeure un risque majeur susceptible de resurgir à tout moment.

Si les surprises que nous réserve le reste de l’année sont par définition impossibles à prévoir, il existe plusieurs grandes inconnues qui tiendront les investisseurs en haleine. Cela commencera avec la question quand la Fed décidera de relever ses taux pour la deuxième fois au cours du cycle actuel. Les conditions sont selon nous réunies pour un relèvement, le taux de chômage étant compatible avec une situation de plein emploi et l’inflation sousjacente, en hausse, se rapprochant suffisamment de sa cible. La Fed accuse un certain retard dans le cadre du cycle actuel de hausse des taux. Ces 25 dernières années, elle avait toujours commencé à relever ses taux dans les douze mois suivant le début d’un repli du chômage. En suivant cette logique, la Fed aurait dû procéder à son premier relèvement avant le mois de juin 2011, il y a cinq ans déjà. Pourtant, cela ne veut pas dire que la Fed s’y prend trop tard, du fait notamment que ces statistiques ne tiennent pas compte de l’ampleur de la dernière récession. La dynamique du chômage nous amène plutôt à dire que le marché de l’emploi américain est en perte de vitesse, ce qui nous conforte dans l’idée que l’économie du pays se trouve en fin de cycle, et que la conjoncture est actuellement propice – mais peut-être pas pour longtemps – à un relèvement des taux par la Fed.

Le 23 juin, les résultats du référendum sur le Brexit seront annoncés. Ceux-ci suscitent un grand flou, même auprès des experts en décryptage de sondages. La seule chose sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est qu’ils sont incertains. Selon notre scénario, le Brexit n’aura pas lieu. Toujours en Europe, un autre événement suivra rapidement, à savoir les élections générales espagnoles du 26 juin.Si l’économie européenne poursuit sur sa voie actuelle sans que les évolutions politiques ne la fassent dérailler de sa trajectoire de croissance, les décisions de la BCE pourraient prendre une toute nouvelle saveur au second semestre. Imaginons en effet que les craintes de déflation se dissipent en raison, par exemple, de la stabilisation des cours pétroliers et que l’expansion économique de la zone euro se poursuive à un rythme supérieur à sa croissance potentielle, entraînant une nouvelle baisse du chômage. La BCE pourrait alors être amenée à réévaluer son programme d’assouplissement quantitatif : conviendrait-il de le renforcer, de le maintenir en l’état, voire de le réduire après mars 2017 ? Si une réduction pourrait s’avérer prématurée (mais reste du domaine du possible), une extension ne nous paraîtrait pas très judicieuse dans le cadre de ce scénario, contrairement à ce que pensent la plupart des économistes.

S’agissant du reste de l’année, le grand duel qui opposera Donald Trump à Hillary Clinton (dont l’investiture n’est pas encore officielle) aura lieu le 8 novembre. Nous avons hâte de savoir qui l’emportera. Le concept fourre-tout de nouvelle donne, qui regroupe peu ou prou tout ce qui ne peut être expliqué de manière rationnelle, étant très à la mode, il n’est plus inconcevable de parler de nouvelle donne politique. Un mois environ après les élections, la Fed se réunira pour la dernière fois de l’année le 14 décembre, avec pourquoi pas à la clé un nouveau relèvement des taux dans la mesure où l’inflation aux États-Unis devrait avoir dépassé 2 % d’ici là.

Nous arrivons à peine à la mi-2016, mais nous savons déjà que le deuxième semestre sera riche en décisions politiques et monétaires déterminantes pour le reste de l’année. L’incessante valse-hésitation des marchés entre euphorie et dépression, dans un monde au ralenti où la frontière entre ces deux états est mince, ne laisse planer aucun doute quant à leur versatilité. Dans ce contexte, il faut rester prudent et garder un œil attentif sur l’évolution de la situation en Chine, alors que les investisseurs semblent eux fermer les yeux depuis les mesures extraordinaires déployées par le gouvernement en début d’année.