Les conséquences du vote sur le Brexit demeurent inconnues mais les investisseurs ne doivent pas céder à la peur

Lors d’une conférence téléphonique sur les conséquences post-référendum du Brexit, quatre gérants de portefeuilles seniors de Legg Mason ont convenu que les investisseurs devaient faire preuve de prudence et, dans l’ensemble, rester fidèles à leurs stratégies en place. Pour eux, le Brexit illustre le besoin de garantir une véritable diversification par pays et par secteur. Il devrait cependant offrir des opportunités aux investisseurs intelligents disposant d’un capital disponible, enclins à prendre des risques lorsque les autres cèdent à la panique.

“Nous sommes sous-pondérés sur l’Europe dans son ensemble », a indiqué Jack McIntyre, gérant de portefeuille senior obligataire chez Brandywine Global, basé à Philadelphie. “Nous avons clôturé nos positions italiennes, mais nous devons voir comment la poussière retombera avant d’apporter des modifications à notre portefeuille. »

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Jack McIntyre

“Il faut des actifs qui se comportent un peu mieux dans un environnement sans risque », a ajouté M. McIntyre. “Mais je ne voudrais pas placer l’ensemble de mon portefeuille dans ce type d’instruments. Je veux aussi un certain rendement dans le portefeuille. »

“Nous nous concentrerons sur les résultats financiers et, particulièrement au cours des prochaines semaines, sur les signaux », a déclaré Michael Browne, gérant de fonds pour Martin Currie, société de gestion basée en Écosse. “La véritable opportunité dans les 6 à 12 prochains mois sera d’adopter des vendeuses. Ce sera probablement sur le secteur financier. »

“Certaines banques présentent des opportunités potentielles dans le futur », a convenu Andrew Belshaw, responsable de la gestion pour Western Asset Management à Londres. “Les obligations d’entreprise “investment grade”(de qualité supérieure) dans cet environnement sont certainement très bon marché. Elles ne vont pas disparaitre.”

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Mike Labella

Mike LaBella, gérant de portefeuille pour QS Investors à New York, a déclaré qu’il ne ferait “aucun changement pour l’instant. En tant que société de gestion systématique, nous essayons de rester rigoureux en cas d'événements tels que celui-ci, en veillant à être préparés à des événements imprévus. En nous concentrant sur la diversification et la gestion de la volatilité dans un grand nombre de nos stratégies, nous tenons bien le cap. »



Selon M. Belshaw, la forte baisse sur les marchés britanniques pourrait entraîner un rebond rapide

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Mike Belshaw

“Je suis optimiste », a-t-il déclaré. “L’économie tend à rebondir rapidement de ce genre de chute. Soyons honnêtes, la Banque d’Angleterre n’est pas sans reproche – mais si elle prend les bonnes décisions à l’avenir, le Royaume-Uni s’en sortira malgré quelques trimestres difficiles. »

“L’un des secteurs ayant souffert des principaux flux de sortie est le marché des actions britanniques », a annoncé la modératrice du panel et directrice de la gestion chez Legg Mason , Amanda Stitt. La dernière statistique que j'ai vue faisait état de 350 millions de livres quittant les actions britanniques, probablement vers le marché sans risque des obligations d’État ».

“Le flux qui me préoccupe est l’impact de taux d’intérêt faibles ou négatifs sur le bilan financier des investisseurs, plus particulièrement le secteur des assurances, qui pourraient bien devenir des vendeurs forcés pour bon nombre d’actifs », a annoncé M. Browne. “Il y a un problème de flux négatif invasif à long terme. En contrepartie, cette situation aggravera la taille des trous des fonds de pension, et de nombreuses entreprises deviendront essentiellement des fonds de pension auxquels une entreprise est attachée, essayant désespérément de les rembourser. C’est quelque chose de très négatif, mais tel est notre monde extraordinaire de déflation et de très faibles taux d’intérêt. »

MM. Browne et Belshaw sont tous deux d’accord sur le fait qu’il s’agisse du début de plusieurs mois, ou années, très volatiles.

“Probablement des années », a précisé M. Belshaw. “J’ai toujours été d’avis qu’un vote de sortie était suivi d’une sortie de cinq à dix ans. Je ne vois aucun moyen de changer cela. »

Le Brexit “a certainement rendu les marchés très volatils », a observé M. LaBella. “Mais nous ne voyons pas le même type de panique sur les marchés que plus tôt cette année ou à la moitié de l’année dernière. Le Brexit est un événement très important pour le Royaume-Uni – deux pour cent de l’économie mondiale – et a des implications considérables pour l’Europe, mais la suite des implications liées à la croissance pour les marchés émergents et les États-Unis est moins certaine. De nombreux marchés émergents, particulièrement en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, sont toujours assez solides et connaissent une croissance à deux chiffres. L’Amérique latine atteint les 30 à 40 pour cent depuis le début de l’année. »

“Il y aura donc de grandes opportunités dans l’espace international », a noté M. LaBella, “mais les investisseurs devront faire face à davantage de volatilité. »

M. Browne a affirmé que l’avis de sa société, Martin Currie, était plus pessimiste

“La prévision globale pour le Royaume-Uni est manifestement beaucoup moins bonne que pour le reste de l’Europe », a déclaré M. Browne. “Vous pouvez soutenir qu’il va rencontrer certains problèmes que le reste de l'Europe a déjà manifestés. Mais le reste de l’Europe pourrait bien voir un ensemble d’opportunités, notamment si les devises poursuivent leur dévalorisation actuelle. »

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Michael Browne

Cependant, M. Browne a noté que l’état des banques britanniques et européennes était un “inconvénient pour la situation économique générale. Nous n’avons pas vraiment répondu à la question sous-jacente, à savoir : comment rendre les banques rentables dans un univers de taux d’intérêt négatifs ? Je ne pense pas que cela soit possible. »

“Je pensais que la réaction du marché était rationnelle étant donné les risques auxquels nous faisons face », a observé M. Belshaw. “Ce n’était pas excessif. Des opportunités ont été créées et je ne suis pas d’accord sur l’impact des taux négatifs. Je suis plus optimiste par rapport à la croissance européenne. Je l’ai seulement corrigée de 0,2 pour cent, soit de 2 à 1,8 pour cent. Si la demande nationale se maintient en Allemagne, ce qui sera le cas à mon avis, l’Europe s'en sortira.”

M. LaBella a émis une préoccupation particulière sur la volatilité du marché et le besoin d’une diversification à l’échelle mondiale

“Si vous regardez à long terme les chiffres annuels ou même d'année en année, les diversifications mondiales se sont avérées plutôt rentables », a signalé M. LaBella. “L’Europe est nettement à la traîne, mais les États-Unis sont toujours relativement neutres et les marchés émergents font plutôt bonne figure. La dispersion entre les secteurs les plus performants et les moins performants est bien supérieure à 40 pour cent. Il y a eu une fuite vers la qualité, où les secteurs rentables comme les télécommunications et les services d’utilité publique se maintiennent bien, sur une base mondiale, au-delà de 10 à 20 pour cent. Contrairement aux services financiers, qui ont baissé partout de 7 à 15 pour cent selon la région. L’environnement est donc très différent en fonction de la diversification.”

“Cela mène au principal point d’anxiété économique », a-t-il déclaré. “Ce vote a pris les marchés internationaux par surprise, même si le référendum était très serré. La raison est une tendance mondiale beaucoup plus grande : il s’agit de l’un des premiers rejets de mondialisation, ou d’intégration économique, de l’après-guerre. Il a vraiment ébranlé la confiance. On observe des mouvements populistes en Europe, Donald Trump aux États-Unis, cela aura des implications sur la croissance future. Ce ne sera pas une situation de panique comme celle de Lehman Brothers, mais l’anxiété s’infiltre actuellement dans les marchés.”

“Le Brexit et la popularité de Trump sont des symptômes du malaise général », a ajouté M. McIntyre. “Nous vivons dans un monde de croissance difficile depuis longtemps. Les revenus stagnent, la population devient frustrée. On observe différentes formes de populisme. Cela rend-il Trump populaire parce qu’il joue avec ce type d’antimondialisation et d’anti-immigration ? Nous verrons par la suite, mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut pas le sous-estimer. Il fait constamment des déclarations qui devraient faire dérailler sa campagne, mais il semble y être immunisé.”

“Le plus grand risque d’une présidence Trump serait qu’il réalise effectivement ce qu’il dit. C’est un glissement vers le protectionnisme », a déclaré M. McIntyre. “Manifestement, en 1929, cela a complètement décimé le commerce mondial, il s’agirait donc d’un environnement sans risque. »

Mme Stitt a observé que 71 pour cent des économistes prédisent désormais une récession au Royaume-Uni

“La plupart des économistes se sont de toute façon trompés au cours des sept dernières années, donc je prendrais cette information avec des pincettes », a observé M. Belshaw. “Il y aura clairement un effet négatif. Cela dépendra de la façon dont les marchés réagissent et dont la confiance se maintient au Royaume-Uni. Je pense que nous allons observer un certain ralentissement aux 3e et 4e trimestres, mais que nous allons éviter la récession.”

“Nous avons reçu un grand avertissement sur les résultats de la part d’une société à moyenne capitalisation, indiquant que leur activité a chuté en mai et continue à ralentir », a indiqué M. Browne. “Je m’attends à ce que les investissements des entreprises plongent dans le négatif et continuent dans cette voie au cours des troisième et quatrième trimestres. Le consommateur, avec un taux d’épargne de 3,1 pour cent, a emprunté à l’excès. C’est pourquoi il faut anticiper un ralentissement de l’économie britannique beaucoup plus rapide et prononcé.

“Nous revoyons nos chiffres à la baisse pour l'année prochaine, ce qui implique que le PIB doit être négatif les deux premiers trimestres. Je ne serais pas du tout surpris de voir un chiffre similaire pour cette année à cause de la réaction émotionnelle négative soudaine, tant de la part des entreprises que des consommateurs.”

“Il est vraiment intéressant de se questionner sur la direction que nous allons prendre en 2018 », a ajouté M. Browne. “Les banques seront confrontées à d’importantes coupes dans leurs marges. Nous allons commencer à nous poser des questions sur la perspective générale pour la construction et d'autres domaines. Cela pourrait prolonger une période de pessimisme économique par une récession. C’est peut-être exactement ce que nos collègues européens veulent voir pour nous forcer à reprendre les négociations en 2018 avec "la queue entre les jambes".”

“Dire que nous avons un avis plutôt optimiste est probablement un peu trop généreux », a indiqué M. McIntyre à propos de Brandywine Global. “Nous ne voulons pas que l’Europe entre en récession. La faiblesse des devises devrait considérablement empêcher cette situation de se produire. Observées de haut, parce que tout est lié, les deux principales influences sont la Chine et la politique de la Réserve fédérale des États-Unis. Les conséquences fortuites du Brexit pourraient constituer davantage un stimulus monétaire.”

D’un point de vue politique, Mme Stitt a demandé aux invités “si, compte tenu de tout ce qui avait été dit, nous allions vraiment quitter l’Union européenne?

“Cette question est chargée d’un grand nombre de problématiques différentes », a répondu M. Browne de Londres. “Les questions concernant l’article 50, les questions concernant les élections législatives de cet automne, ce n’est pas facile d’y voir clair actuellement. D’un point de vue personnel, je trouve qu’il n’est pas nécessaire d’organiser un autre référendum, même si on en veut un, avant d’avoir un sujet qui pourrait faire l’objet d’un référendum. Et cela ne pourrait être qu’à la conclusion de négociations. »

“Ce n’est absolument pas nécessaire, d’un point de vue politique ou économique, de subir le traumatisme – et c’était traumatisant – d’un autre référendum avant d’en être à ce stade », a ajouté M. Browne. “La question est : quand et comment allons-nous parvenir à ce stade ?”

“Je ne pense pas du tout qu’un autre référendum soit à l’ordre du jour », a convenu M. Belshaw. “En ce qui concerne le camp ‘Remain’ et leur réaction, au niveau des cinq phases du deuil, la première phase était celle du déni. Et le déni est clairement dominant dans leur esprit. Je veux dire que c’est très compliqué.”

“Il ne faut pas invoquer l’article 50 », a déclaré M. Browne. “Il n’est pas dans l’intérêt des Français et des Allemands d’invoquer l’article 50. Ils ont d’importantes élections à venir en mai et en septembre de l’an prochain. Ce qui serait à leur avantage serait d’avoir le Royaume-Uni dans le coin des punis. Vous voulez qu’ils soient dans les mauvais papiers de tout le monde, parce que cela joue magnifiquement le jeu de votre politique nationale.”

“Il est important que tout le monde comprenne que la situation est plus complexe qu’elle n’y paraît », a conclu M. Browne. “L’UE possède une certaine capacité à imposer le rythme de cette conversation et est en mesure d’empêcher les Britanniques de perturber le commerce.”

“Les investisseurs doivent être prêts à s’attendre à l’inattendu », a résumé M. LaBella. Outre le Brexit, “nous observons l’environnement des taux, que ce soit quand la Fed commencera à hausser ses taux ou quand les taux seront plus négatifs en Europe. Nous observons la croissance de la Chine. Nous observons le Japon avec les Abenomics, et les hausses du prix des matières premières. La situation actuelle est extrêmement incertaine. La qualité fera une très grande différence. Nous voulons avoir la certitude que les investisseurs sont parfaitement diversifiés parmi les facteurs macro et qu’ils possèdent des secteurs de qualité. Il ne s'agit pas d’un environnement à court terme. La situation retournera à la normale. Mais il faudra quelques années.”