Liquidités : la liberté sur papier

Philipvorndran
Philipp Vorndran

Des économistes de premier plan se penchent sur le bien-fondé de l'élimination des espèces, ou tout du moins sa limitation, afin de prévenir le terrorisme, le travail illégal et l'évasion fiscale. Ne nous laissons pas fourvoyer. Les motivations de cette proposition reposent sur des considérations bien différentes. Philipp Vorndran, Capital Market Strategist chez Flossbach von Storch, donne des explications.

Quiconque s'est plongé dans les pages économiques des journaux ces derniers mois a sans doute vu évoquer le sujet des espèces ou, plutôt, de leur élimination. « Nous avons souvent indiqué par le passé que nous nous demandions de plus en plus si les décideurs politiques et les banques centrales pourraient décider de limiter ou d'éliminer complètement les espèces dans un avenir relativement proche, » dit Vorndran.

« Je reconnais que cela semblait initialement extrêmement audacieux. Nous avons tous grandi dans un environnement où étaient utilisés des billets et des pièces. Tout le monde connaît des variantes de l'adage « rien ne vaut les espèces » et leur signification. Leur élimination serait complètement impensable. Mais est-ce vraiment le cas ? Quiconque ayant suivi avec attention l'histoire économique et financière récente est sans aucun doute consciente depuis longtemps de la rapidité avec laquelle ce que l'on considérait comme l'expression même de la sagesse est abandonné en temps de crise – à une vitesse que l'on n'aurait jamais imaginée – et du fait que les certitudes et promesses d'hier sont déjà obsolètes aujourd'hui. Ainsi, « penser l'impensable » est devenu une sorte de devise pour nous, » il dit.

Il n'aura en fait pas fallu longtemps pour que la discussion sur l'avenir des espèces se retrouve dans les plus grands médias. « Les raisons de limiter les espèces sont rapidement citées dans de nombreux articles de presse : combattre le terrorisme, car les paiements internationaux peuvent être surveillés beaucoup plus facilement, et aider à prévenir le travail illégal et l'évasion fiscale. Un éminent économiste allemand a déclaré que les paiements autres qu'en espèces dans les supermarchés permettaient de gagner beaucoup de temps. Quant à moi, j'ai l'impression que le paiement par carte bancaire n'est pas plus rapide si l'on tient compte du temps nécessaire pour saisir son code ou signer le reçu. Ne nous laissons pas fourvoyer, » dit Vorndran.

Des arguments complètement différents pèsent bien plus lourd dans le débat que la prévention du terrorisme ou du travail illégal. L'élimination ou la limitation des espèces rend impossible, pour les épargnants, d'éviter les taux d'intérêt négatifs, car ils ne peuvent plus retirer leur argent de la banque et le placer dans un coffre à la maison ou sous leur matelas. Cela permettrait d'imposer une répression financière, car des taux d'intérêt négatifs pourraient ainsi être facilement introduits partout.

« Il existe toutefois un autre argument à ne pas négliger dans la discussion. L'une des raisons d'éliminer les espèces est la conviction que cela permettrait de protéger le système financier. Que pensez-vous qu'un épargnant grec ferait s'il pensait que la drachme allait être réintroduite du jour au lendemain, entraînant une chute spectaculaire de la valeur de son épargne ? Il se précipiterait à sa banque, retirerait tous ses euros et tenterait de leur faire passer la frontière. Des millions de ses concitoyens essayeraient d'en faire autant, et les banques grecques s'effondreraient. »

« Nous suivons la discussion avec attention. Selon nous, les véritables raisons n'ont pas grand-chose à voir avec la prévention du terrorisme ou du travail illégal, ni même avec l'augmentation de l'efficacité des achats : il ne s'agit là que de prétextes. Les autres raisons nous semblent plus importantes. Nous espérons que les gouvernements et les banques centrales disposent de suffisamment de forces libérales pour mettre un coup d'arrêt à de tels projets. Les espèces ne sont rien de moins que la liberté imprimée, et cette liberté serait perdue, » nous dit Vorndran.