Energie : Mare Liberum

Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion DNCA Investments


Au 16e siècle, les Portugais avaient déjà pris le contrôle du désormais fameux détroit d'Ormuz dans le but de maîtriser la route des Indes. En réaction, la marine hollandaise arraisonna un vaisseau portugais, puis missionna le juriste et philosophe Hugo Grotius comme médiateur. Celui-ci rédigea en 1609 le traité Mare Liberum qui fut un plaidoyer pour la liberté des mers. Quelques siècles plus tard Shehbaz Sharif, le Premier ministre pakistanais a repris le rôle de l’intellectuel néerlandais pour tenter d'obtenir un accord entre les belligérants. Et même si le prix du « baril papier* » a reflué en anticipation de la signature d’un protocole d’accord, la situation fondamentale du marché pétrolier reste préoccupante, notamment concernant les stocks.


La lecture du dernier rapport mensuel de l'Agence internationale de l'énergie nous apprend que plusieurs dérivés pétroliers sont actuellement en situation de shortage : le naphta, qui sert notamment à fabriquer les plastiques, le GPL (butane et propane) ainsi que le kérosène. Le déséquilibre est si aigu que l'AIE s'attend désormais à une baisse de la demande globale cette année (-420 kb/j vs 2025), mais aussi une baisse de l'offre (-3,9 mb/j en moyenne sur l'année) obligeant les acheteurs à puiser dans leurs stocks. C'est d'ailleurs dans les pays de l’OCDE que l'on a pu observer la chute la plus brutale : -250 mb en mars et avril.


Si les effets du blocus sur les grands agrégats pétroliers sont flagrants, ils semblent plus diffus pour l’Iran qui a su s'adapter à la situation. En effet, si les exportations iraniennes ont été divisées par quatre** depuis le début du conflit, le pays a étendu ses capacités de stockage sur terre et en mer de manière à éviter l'arrêt brutal de sa production pétrolière. Si l'on ajoute à cela le système de paiement différé des exportations de brut, le cycle de liquidités du pays s’en trouve rallongé et l'impact sur son économie différé.


En revanche, l'envolée des cours du brut pèse significativement sur les prix à la pompe, notamment aux États-Unis : selon les derniers relevés, le gallon d'essence a atteint le seuil symbolique de 4,5 dollars soit une hausse d'environ 50% par rapport au 27 février. Cette hausse a un impact mécanique sur l'inflation que l’on retrouve dans la dernière publication de l’indice des prix à la consommation, qui affiche une hausse de 3,8% en avril (en glissement annuel), sur un plus haut depuis trois ans. Rien d'étonnant dans ces conditions de constater un taux d'approbation du Président américain de 28% sur le thème de l'inflation.


La microéconomie n'est pas en reste avec la première victime d'envergure depuis le déclenchement du conflit : Spirit Airlines et ses quinze mille salariés. Créée en 1992 et ayant assuré 5% des vols intérieurs américains en 2025, la société était déjà placée en chapter 11*** depuis l'été 2025. L'envolée des prix du kérosène a eu un effet délétère sur le compte de résultats de l'entreprise, rendant la situation d'endettement incompatible avec la poursuite de l'activité.


Ce type d’événement géopolitique a été historiquement un catalyseur de refonte de la logistique pétrolière, et le conflit en cours ne devrait pas déroger à la règle. La solution de contournement du détroit la plus évidente semble être un réseau d'oléoducs à l'image du « Petroline » construit lors de la guerre Iran-Irak, long de 1201 km et qui traverse l'Arabie Saoudite d'est en ouest. C'est en tout cas l'avis du patron de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, qui s'exprimait sur le sujet lors de la World Policy Conference. Selon lui, il est difficile de se passer de ce pétrole bon marché et un réseau de pipelines est une option crédible pour réduire la dépendance au détroit, dont le blocage est devenu pour les Iraniens un formidable moyen de pression.


À plus court terme, il est légitime de s'interroger quant à la réponse de l'industrie pétrolière non conventionnelle américaine dont la taille et le modèle à cycle court la rendent seule à même de compenser au moins en partie la chute des exportations des barils arabo-persiques. Lors de l'épisode précédant l'envolée des prix (2022-23), une grande partie de l’augmentation des forages dans le bassin prolifique du Permian (Midland et Delaware) avait pour origine les opérateurs privés. Or, environ 60% d'entre eux ont été depuis rachetés par des sociétés cotées, laissant seulement 20% de l'activité aux mains de ces indépendants. Quant aux sociétés cotées qui représentent désormais une très grande majorité de l'exploitation locale, leur message a le mérite d'être clair : « no change », dixit le directeur financier d'Exxon. Même son de cloche chez son homologue de Chevron qui préfère focaliser sur la génération de trésorerie plutôt que sur les volumes.


La hausse des volumes viendra peut-être du Moyen-Orient à la suite de la décision des Émirats Arabes Unis d'officialiser leur divorce avec l'Opep, après 60 ans de relations tumultueuses. Le représentant des Émirats avait dans le passé exprimé sa frustration à propos de la politique des quotas mise en place par l'Arabie Saoudite. Et avec un point mort fiscal inférieur à celui du Royaume Wahhabite, la fédération de sept principautés a logiquement fait le choix de maximiser ses volumes avec environ 1mb/j de potentiel haussier. Mais en attendant l’expansion de l’oléoduc en direction du port de Fujairah, encore faudrait-il que le détroit d'Ormuz sorte de sa paralysie pour que ce plan industriel se concrétise.


La corrélation inverse entre prix du brut et l’orientation des marchés actions a permis à ces derniers d’atteindre de nouveaux sommets, aidés en cela par une saison de publications étonnamment riche en surprises positives. Avec ces bonnes nouvelles désormais dans les cours et un positionnement résolument optimiste****, les investisseurs devraient se rappeler l'adage boursier : « sell in may and go away »…


*Le futur Brent échéance juillet cote sous les 100 $/b au moment de la rédaction de ces lignes ;

**De 2 mb/j avant le conflit à 567 kb/j début avril selon le cabinet Kpler ;

***Régime américain de protection des faillites ;

****Allocation action au plus haut depuis janvier 2022 selon le dernier sondage de Bank of America .