Les perturbations du transport maritime ont entraîné une hausse des coûts commerciaux entre l'Asie et l'Europe et allongé les délais de livraison. Elles agissent ainsi, en réalité, comme une taxe à l'importation qui favorise les producteurs chimiques européens disposant de chaînes d'approvisionnement régionales et de livraisons plus fiables. Par ailleurs, la baisse de la concurrence asiatique a soutenu la fixation des prix et les flux de trésorerie des entreprises chimiques européennes à haut rendement, ce qui se traduit par un resserrement des spreads de crédit et contribue à l'amélioration des performances du secteur.
Les tensions géopolitiques autour de la mer Rouge, du canal de Suez et désormais aussi du détroit d'Ormuz entraînent d'importantes perturbations dans le commerce mondial. Mais alors que de nombreux secteurs subissent principalement les conséquences négatives de la hausse des coûts de transport et de l'allongement des délais de livraison, un gagnant inattendu émerge selon Tom Ross, de Janus Henderson Investors : le secteur chimique européen.
En raison de la perturbation des routes maritimes mondiales, les exportateurs asiatiques perdent une part importante de leur avantage historique en termes de coûts, tandis que les producteurs européens bénéficient de chaînes d'approvisionnement plus courtes, de livraisons plus fiables et d'une position renforcée vis-à-vis de leurs clients.
Depuis 2023, les attaques en mer Rouge et les perturbations autour du canal de Suez entraînent déjà une hausse des coûts de transport entre l'Asie et l'Europe. La situation s’est encore aggravée début 2026 avec la fermeture du détroit d’Ormuz. Cela a entraîné une augmentation des délais de transit ainsi qu’une forte hausse des coûts de carburant et d’assurance. Pour les produits chimiques en vrac, les polymères et les plastiques en particulier – des produits pour lesquels les frais de transport représentent une part importante du coût total –, l’exportation de l’Asie vers l’Europe devient donc de moins en moins attractive.
Selon M. Ross, les perturbations logistiques commencent désormais à agir comme une sorte de taxe à l'importation implicite. En effet, les entreprises chimiques européennes disposent de chaînes d'approvisionnement relativement régionales et sont donc moins dépendantes des longues voies d'approvisionnement internationales.
Selon lui, cela confère aux producteurs européens un avantage concurrentiel qui éclipse temporairement les désavantages structurels du secteur. L’industrie chimique européenne est confrontée depuis des années à des prix élevés de l’énergie, à une réglementation stricte et à des surcapacités. Mais dans le contexte actuel, la sécurité d’approvisionnement, les délais de livraison courts et les risques liés aux stocks moins élevés l’emportent sur les coûts de production plus élevés.
C’est pourquoi les clients des secteurs de l’automobile, de la pharmacie et de la construction, en particulier, optent plus souvent pour des fournisseurs locaux afin de limiter les risques dans la chaîne d’approvisionnement. Parallèlement, les stocks européens se reconstituent, les délais de livraison en provenance d’Asie ayant fortement augmenté. Selon M. Ross, les producteurs asiatiques sont confrontés à un choix difficile : absorber eux-mêmes la hausse des coûts de transport ou la répercuter sur leurs clients. Dans les deux cas, une partie de leur avantage de prix traditionnel par rapport à leurs concurrents européens disparaît.
Selon M. Ross, une dynamique similaire s'était également manifestée lors de perturbations antérieures en 2024, lorsque les attaques des rebelles houthis dans la mer Rouge et les conflits sociaux dans les ports américains avaient perturbé le commerce mondial. À l'époque, les producteurs européens d'aromatiques et de produits chimiques de base avaient également profité d'une concurrence asiatique moins vive, ce qui s'était traduit par une augmentation des volumes, une hausse des prix et un renforcement des flux de trésorerie. Les marchés du crédit ont également réagi à cette situation. Les obligations à haut rendement européennes des entreprises chimiques ont surperformé le marché global des obligations à haut rendement grâce à l’amélioration des perspectives de bénéfices. Cela s’est traduit par une baisse des spreads de crédit.
Au niveau des entreprises, les conséquences varient désormais considérablement. Ainsi, les obligations de la société britannique Synthomer se sont partiellement redressées grâce à la diminution de la pression des importations et à la stabilisation des prévisions de flux de trésorerie. Selon M. Ross, les grands acteurs disposant d’une importante capacité de production en Europe, tels qu’INEOS, profitent également du recul des flux d’exportations en provenance d’Asie et du Moyen-Orient vers l’Europe. Selon lui, l’évolution récente des bénéfices d’INEOS illustre à quel point les conditions du marché ont changé. La société prévoyait pour le seul mois d’avril 2026 un EBITDA d’environ 400 millions d’euros, soit un montant pratiquement équivalent aux 426 millions d’euros générés au cours des trois mois précédents combinés. Structurellement vulnérable, mais aidé temporairement M. Ross souligne que les émetteurs européens à haut rendement du secteur chimique restent structurellement vulnérables. Le secteur est toujours confronté à une demande cyclique, à des coûts énergétiques élevés et à une forte concurrence provenant d’autres régions. Il estime toutefois que la position relative des acteurs européens s’est nettement améliorée par rapport à leurs concurrents opérant à l’échelle mondiale. Selon Janus Henderson, la perturbation prolongée des routes commerciales mondiales a accru l’importance de la proximité avec les clients et de la sécurité d’approvisionnement. Cela crée un tampon temporaire mais important pour la rentabilité et la qualité de crédit des producteurs à vocation régionale. Selon M. Ross, ce sont précisément ce genre d’opportunités que manquent souvent les investisseurs qui se concentrent exclusivement sur le niveau des indices plutôt que sur les entreprises individuelles. Par ailleurs, Janus Henderson n’exclut pas que la situation actuelle conduise finalement à de nouvelles mesures de protection européennes contre le dumping. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a déjà entraîné, l’année dernière, le détournement vers l’Europe d’exportations de produits chimiques initialement destinées à ces deux pays. Cela a exercé une pression supplémentaire sur les producteurs européens. Selon M. Ross, des mesures supplémentaires émanant de Bruxelles pourraient contribuer à préserver la compétitivité du secteur chimique européen, même après la normalisation des flux commerciaux.