La Commission européenne a présenté la semaine dernière la proposition de loi relative au Chips Act 2.0. L'objectif est d'assurer la souveraineté à long terme de la stratégie européenne en matière de semi-conducteurs. Mais avant que ce projet ne devienne une loi en vigueur, il faudra surmonter les procédures, les réglementations et la bureaucratie, fait remarquer Jörg Held, notre responsable de la gestion de portefeuille. Pour les investisseurs, cela signifie que les champions européens des puces restent intéressants, mais que le calendrier politique freine l'euphorie.
Ne pas fabriquer soi-même ses puces, c'est s'exposer à une dépendance. La pandémie de coronavirus l'a démontré, lorsque la perturbation des chaînes d'approvisionnement mondiales a paralysé les chaînes de production en Europe. Le premier Chips Act de 2023 devait résoudre le problème des pénuries d'approvisionnement. La promesse faite à l'époque : doubler la part de l'Europe dans la production mondiale de puces pour atteindre 20 % d'ici 2030. Le plan n'a pas abouti. Aujourd'hui, la Cour des comptes européenne table sur à peine 12 % au lieu des 20 % prévus. L'une des raisons réside dans la conception de la première loi sur les puces électroniques : elle ne soutenait pratiquement que l'offre, c'est-à-dire la construction d'usines de puces. À cela s'ajoutaient des demandes de subventions compliquées en raison de la bureaucratie européenne.
Avec le Chips Act 2.0, Bruxelles tente de renverser la tendance : il s'agit de passer d'un simple soutien aux usines à une stimulation de la demande. La Commission souhaite mettre en relation de manière ciblée des entreprises des secteurs des télécommunications, de la défense et de la mobilité avec des producteurs de l’industrie européenne des puces. Les produits européens doivent être privilégiés lors des appels d’offres. En outre, la Commission doit pouvoir, pour la première fois, investir directement dans de grands projets transfrontaliers, au lieu de se contenter de financer la recherche.
Mais ce projet de texte n'a pas encore force de loi. Il doit encore être négocié et adopté définitivement par le Parlement européen et les États membres au sein du Conseil de l'UE. L'examen et la prise de position au Parlement et au Conseil auront lieu au cours du second semestre 2026. Les négociations en trilogue devraient débuter début 2027. Le vote final au Parlement européen et l'adoption formelle par le Conseil de l'UE pourraient avoir lieu entre le milieu et la fin de l'année 2027. Ce n'est qu'à la fin de l'année 2027 ou au début de l'année 2028 que l'on pourrait s'attendre à la publication au Journal officiel de l'UE et à l'entrée en vigueur du règlement.
Cela peut prendre jusqu'à 18 mois. Pour un secteur qui vit de la rapidité, des cycles d'innovation et des fenêtres d'investissement, c'est une longue période. Les processus et les réglementations sont et restent le plus grand problème de l'Europe.
Au total, le plan devrait mobiliser environ 120 milliards d'euros de fonds publics et privés d'ici 2035. La plus grande partie provient d'investissements de l'industrie : des entreprises de semi-conducteurs telles que TSMC, ASML , Infineon ou Bosch doivent construire des usines et des centres de recherche. Les entreprises des secteurs des télécommunications, de la défense et de la mobilité doivent garantir la sécurité de la planification grâce à des contrats d'achat à long terme.
À cela s’ajoutent des fonds de la Commission européenne provenant de programmes de recherche existants tels qu’Horizon Europe et Digital Europe. Pour la période postérieure à 2028, la Commission réclame un budget central d’environ 20 milliards d’euros dans le cadre du prochain budget pluriannuel de l’UE.
Troisièmement, des subventions nationales des États membres doivent soutenir ce développement. L'Allemagne devrait assumer la plus grande part de cette charge en raison du pipeline de projets existant avec Intel à Magdebourg et ESMC/TSMC à Dresde. 15 milliards d'euros de subventions ont déjà été promis à cet effet. La France, l'Italie, les Pays-Bas et l'Irlande suivent avec leurs propres priorités.
Le Chips Act 2.0 est important, mais l'Europe reste à la traîne. La véritable opportunité réside dans les champions européens individuels, plutôt que dans la confiance que Bruxelles va tout régler.
C'est en Europe que sont fabriqués, à bien des égards, les outils indispensables à la ruée mondiale vers l'or des puces électroniques. Personne ne peut contourner les leaders européens de cette chaîne d'approvisionnement sur le marché mondial. C'est précisément cette force que le Chips Act 2.0 entend ramener chez nous. Cinq domaines sont particulièrement pertinents à cet égard :
C'est là que réside le joyau de l'Europe. ASML , aux Pays-Bas, est la seule entreprise au monde à construire les machines d'exposition les plus modernes. ASM International est leader dans une technologie qui dépose des couches de matériau atome par atome. L'entreprise allemande Aixtron est forte dans les équipements destinés aux puces des voitures électriques.
Avant de mettre en œuvre un circuit, il faut une plaquette de base parfaite. La société française Soitec est pionnière dans la technologie des semi-conducteurs à très faible consommation d'énergie. L'entreprise allemande Siltronic compte parmi les plus grands fabricants mondiaux de plaquettes de silicium ultra-pures.
Aucune usine ne peut fonctionner sans eux. La société française Air Liquide fournit les gaz ultra-purs, tandis que l’allemand Merck KGaA KGaA, basé à Darmstadt, fournit les produits chimiques spéciaux nécessaires. Les deux entreprises construisent leurs usines juste à côté de nouvelles méga-usines, par exemple à Dresde.
L’Europe a longtemps été à la traîne dans ce domaine, mais elle rattrape son retard. La société néerlandaise Besi est leader dans l’assemblage de puces d’IA modernes à partir de plusieurs composants.
Infineon (Allemagne), STMicroelectronics et NXP (Pays-Bas) sont les poids lourds européens dans le domaine des puces pour l’automobile, l’énergie et l’industrie. À terme, le Chips Act devrait créer de la demande pour eux.
L'Europe dispose des bonnes entreprises ; reste à voir si Bruxelles mettra en place le cadre approprié à temps. Pour les investisseurs, cela signifie que les champions européens restent attractifs, mais que le calendrier politique exige de la patience ; trop de patience pourrait devenir un risque. Ceux qui se lancent trop tard risquent de ne livrer leur capacité que sur un marché déjà saturé.