L’intrication qui vient

Alexis Bienvenu, Gérant, La Financière de l’Échiquier


Alors que la déflagration venue de l’IA continue de se propager, une nouvelle révolution se profile déjà : l’informatique quantique. À l’horizon de la prochaine décennie, elle pourrait transformer en profondeur la sphère numérique, pour le meilleur – sa faculté de traiter des problèmes d’une complexité inédite – comme pour le pire – sa puissance redoutable aux mains d’acteurs malveillants.


Ce qu’elle porte de révolutionnaire est simple en son principe. L’informatique classique repose sur des ‘’bits’’, unités d’information binaire (0 ou 1) indépendantes les unes des autres, comme des pièces de monnaie tombant sur pile ou face. À l’inverse, l’informatique quantique utilise des ‘’qubits’’ pouvant exister dans plusieurs états simultanés (pile et face), dits superposés. En outre, deux qubits ayant interagi peuvent, dans certaines conditions, rester corrélés : les états de l’un sont immédiatement reflétés dans l’autre. On les qualifie d’intriqués. Quelques qubits à la fois ‘’superposés’’ et ‘’intriqués’’ suffisent ainsi à explorer simultanément un grand nombre de configurations possibles. Le saut n’est pas seulement quantitatif : il change la nature même du calcul, permettant d’aborder des problèmes jusqu’ici hors de portée. Si le principe est conceptuellement accessible, sa mise en œuvre reste ardue. Les systèmes quantiques fonctionnent à des températures proches du zéro absolu (-273°C), ou à peine supérieures, isolés de la moindre perturbation. A ce stade, aucune utilisation à grande échelle n’est donc envisageable. Mais avec du temps et du capital, ces barrières devraient se lever.


Dès lors, États et entreprises accélèrent leurs investissements : la maîtrise de cette technologie, capable de compromettre la technique la plus courante de cryptographie, conférera un avantage stratégique décisif. La priorité est de contrer le risque de décryptage massif par le quantique. Les États-Unis et l’Union européenne notamment pressent les institutions financières et les infrastructures critiques à anticiper la transition vers des solutions de cryptographie post-quantique d’ici 2035. Les grands groupes technologiques – IBM , Alphabet , Microsoft , Amazon – structurent l’écosystème, tandis que des acteurs plus spécialisés, y compris des européens comme Thales , ID Quantique, ou PQShield, développent des briques critiques, notamment dans la cybersécurité. Ces perspectives prometteuses se reflètent dans les marchés : l’indice MarketVector Global Quantum Leaders progresse de près de 70% sur un an*.


Le leadership n’est pas exclusivement occidental. La Chine semble particulièrement avancée dans les infrastructures de communication quantique, notamment via des réseaux longue distance et des satellites**. La course au quantique s’inscrit donc dans une compétition stratégique globale, qui prolonge celle engagée dans l’IA, les semi-conducteurs ou les systèmes d’armement. Au-delà de l’urgence sécuritaire, le quantique promet à terme de renforcer la valeur de systèmes économiques complexes, par exemple certaines optimisations de portefeuilles financiers, la modélisation de nouvelles molécules sur mesure, la gestion des réseaux énergétiques ou encore le pilotage des chaînes logistiques globales. Les bénéfices économiques et sociétaux s’annoncent d’autant plus fructueux, qu’ils seront en parallèle amplifiés par la montée en puissance de l’IA. Là où l’IA excelle dans l’analyse statistique, le quantique pourrait élargir radicalement l’espace des solutions explorables. De leur convergence pourrait émerger une nouvelle génération de systèmes hybrides, à fort levier de performance. Il en résultera un monde plus ‘’intriqué’’, au sens quantique comme au sens figuré : plus complexe mais mieux maîtrisé, où de nouvelles formes de fragilité seront traitées par la révolution même qui leur aura donné naissance.


À n’en pas douter, un nouveau champ d’opportunités se dessine. Mais pour les acteurs économiques qui, à la différence des particules, ne peuvent pas jouer à pile et face en même temps, la création de valeur suivra une trajectoire aussi excitante que surprenante, riches en ‘’sauts quantiques’’.


* En dollars, à fin mai

** Comme le souligne le think tank américain bipartisan CSIS