Pierre Pincemaille, Secrétaire général de la Gestion DNCA Investments
Le pire n'est jamais sûr ! Alors que l'Agence internationale de l'énergie a récemment alerté quant à l'imminence de l’entrée du marché pétrolier dans une « zone rouge » en raison de la déplétion rapide des stocks globaux*, les investisseurs ont préféré s'accrocher aux déclarations encourageantes du président américain. Celles-ci ont enfin débouché sur un protocole d’accord entre les deux parties. Après avoir atteint un niveau très élevé d’environ 145 dollars le baril en avril, le prix du Brent daté — qui mesure la tension réelle entre l’offre et la demande de pétrole — a fortement reculé d’environ 65 dollars pour revenir autour de 80 dollars le baril.
Les opérateurs n’ont pas attendu l’annonce officielle du deal pour ajuster leur demande de brut. En effet, le Brent daté avait déjà reflué de 55 $ à la veille de l’annonce. La banque Goldman Sachs s'est attachée à analyser cette situation contre-intuitive et a mis en avant plusieurs raisons pour expliquer la détente des prix. La hausse des exportations du continent américain** couplée à la réduction des importations chinoises*** a créé un amortisseur face au risque de pénurie. À ces explications macroéconomiques, il faut ajouter un aspect microéconomique : l'ajustement de la demande des acteurs les plus sensibles aux prix des dérivés pétroliers, compagnies aériennes et pétrochimistes en tête.
Ces explications ne semblent pas avoir convaincu Trafigura, l’une des plus grandes maisons de négoce de matières premières, qui a publié récemment ses résultats trimestriels. Le savoir-faire de ses traders lui a permis d'engranger de confortables bénéfices (4 milliards de dollars), mais au-delà du détail du compte de résultat, le directeur financier du groupe a alerté quant aux risques de « point d'inflexion » du marché pétrolier physique.
C'est probablement cette réalité de l'équilibre offre-demande qui a incité les investisseurs à anticiper une résolution diplomatique rapide du blocage du détroit, alors que les États-Unis vont bientôt entrer dans la driving season. Si le gallon d’essence est repassé sous les 4 $, celui-ci reste en hausse de 30 % depuis mars. C’est donc sans surprise que le Président américain est actuellement crédité d'un taux d'approbation à propos de l’inflation en ligne avec celui de Biden post Covid (28 %).
C’est dans ce contexte que les analystes de Morgan Stanley se sont interrogés sur l'étape suivante, que devrait être la réouverture effective du détroit d'Ormuz. Selon l'étude du courtier américain, l’obtention d’assurance, de tankers, de main-d’œuvre et la relance des puits sont autant d’obstacles qui doivent être surmontés. Tous ces problèmes prendront nécessairement du temps à être résolus, ce qui les amènent à anticiper une production de pétrole qui devrait revenir à 80 % du niveau pré-conflit d’ici décembre.
Si ce scénario se met en place, il permettra de revenir à une analyse économique classique des matières premières avec le calcul d'un coût marginal dictant les cours du brut. Les analystes de Bernstein se sont pliés à cet exercice pour mieux appréhender les fondamentaux du marché pétrolier et les prix de long terme. Pour cela, ils ont compilé les données des cinquante plus grosses majors pétrolières cotées qui représentent en cumulé deux tiers de l'offre hors OPEP. Sur la base des rapports annuels et ajusté de l'inflation, il ressort de cette analyse un coût marginal de 77 $/b cette année.
La convergence du prix du baril vers ce niveau ne devrait pas empêcher les gouvernements de s'interroger sur leurs politiques énergétiques à long terme avec pour principal axe la sécurité. Celle-ci devrait se décliner en une diversification des sources d'approvisionnement de pétrole et de gaz, mais surtout en un développement accéléré des sources d’énergies non fossiles et des solutions d'efficacité énergétique.
À ce titre, l’AIE a effectué une mise à jour de ses prévisions d’investissements : l’organisme estime dans sa dernière revue annuelle que les dépenses mondiales du secteur de l’énergie devraient avoisiner les 3 400 milliards de dollars cette année (+5 % vs. 2025), dont 35 % dédiées aux énergies fossiles. Le reste, soit 2 200 milliards de dollars, sera consacré aux énergies bas carbone, aux réseaux, aux batteries et à l’efficacité énergétique.
Les investisseurs souhaitant s'exposer à ces thèmes pourront investir dans un large éventail de secteurs (utilities, transport, industriel etc.) sur les quatre continents, et sans attendre un hypothétique déblocage complet du détroit…
*En baisse de 143 mb (-4,6 mb/j) en mai, selon le dernier rapport mensuel de l’AIE ;
**Brésil, Venezuela et Guyana ;
***Importations moyennes de 6,7 mb/j en mai selon le cabinet Kpler, au plus bas depuis 10 ans.